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Censored Eleven 1/11: « Hittin’ the trail for Hallelujah Land » (1931).

Posted in 1930's, Censored Eleven, Warner Bros with tags , , , , , , , on 28/10/2011 by Brother Rabbit

Bonjour à tous et à toutes,

Le film d’animation que nous allons aborder à présent fait partie de la catégorie des « Censored eleven » qui a vu le jour en 1968 et qui rappelons-le, regroupe onze dessins animés dans une liste éponyme en raison des stéréotypes particulièrement virulents qu’ils se plaisent à véhiculer.

Ce film, l’un des tout premiers cartoons parlant produit par la Warner, porte le nom (comme c’est souvent le cas pour les courts-métrages de la période) de la chanson-phare: « Hittin’ the trail for Hallelujah Land ».

Infos: Dirigé par Rudolf Ising, Produit par Leon Schlesinger, Musique de Frank Marsales, Animation de Paul Smith et Isadore Freleng, 7mn 02, Sorti en novembre 1931.

Le dessin animé en version complète:

Synopsis: Un bateau à vapeur descend doucement le fleuve Mississippi au rythme d’une musique guillerette. Le capitaine du navire, le très « Mickey Mousesque » Piggy, attend sa fiancée, Fluffy (jeu de mot car le terme signifie en anglais argotique « replet », « rondouillard ») qui est en retard pour l’embarquement.

Le père de Fluffy, Uncle Tom se hâte de la déposer à quai, mais en chemin, il chute de sa vieille cariole et atterit dans un sombre cimetière ou des squelettes l’accueillent et lui promettent de l’emporter à « Hallelujah Land », le tout, en chanson.

Dans la plus pure tradition des vaudevilles, Piggy doit, quant à lui, sauver sa promise des griffes d’un méchant (moustachu, comme de juste) et se retrouve aux prises avec un féroce alligator… Tout se termine bien car le héros retrouvera finalement Fluffy en ayant vaillamment triomphé de tous les obstacles.

L’analyse:

Le fond: Ce que l’on peut d’ores et déjà dire de cette première réalisation estampillée « Censored Eleven », c’est qu’au regard des productions de l’époque (1928 marque la naissance du cinéma d’animation parlant, grâce à Walt Disney et son fameux « Streamboat Willie« ) Hittin the Trail possède un scénario plus fouillé – quoique rudimentaire – mettant la trame narrative au service d’une innovation technique – encore balbutiante – et non l’inverse, comme c’était habituellement le cas en 1931. Les personnages principaux possèdent un caractère bien marqué – à l’exception de Fluffy toutefois – et ont tous un but précis: Piggy est le héros vaillant et intrépide au coeur pur, Uncle Tom rajoute un élément comique au déroulement de l’histoire principale.

La forme: Le thème graphique et les décors sont très largement inspirés par le Steamboat Willy et son héros, star en devenir, Mickey Mouse. La technique utilisée consistant à synchroniser un mouvement et une note de musique – technique dite du « Mickey Mousing », est ici largement reprise et s’avère assez convaincante. Les emprunts à Steamboat Willie ne s’arrêtent pas là; la scène d’introduction ou l’on voit le capitaine tenir joyeusement la barre est d’ailleurs, à peu de détails près, une sorte de « copier/coller » du film de Disney. Toutefois, le film de la Warner prend ses distances avec un Disney relativement gentil et innocent en introduisant un stéréotype noir ancien: celui du docile vieillard noir, Uncle Tom.

Le stéréotype: Uncle Tom

Né sous la plume de l’écrivain Harriet Beecher Stowe  en 1852, Uncle Tom est le « héros » du roman Uncle Tom’s cabin (dont deux versions animées verront le jour au XXème siècle, nous reviendrons dessus un peu plus tard). Il sera vite repris par un grand nombre de cinéastes, dessinateurs (voire à ce sujet la série d’illustrations des Darktown Comics) ou chanteurs (cf. les spéctacles de Ménestrels et autres Blackfaces) et présente toujours les mêmes caractéristiques physiques – il est vieux, habillé de haillons et parle avec un fort accent du Sud – et mentales (on ne peut parler de caractéristiques intellectuelles dans le cadre de cette caricature) – il est doux, gentil, dévoué à ses maîtres, il se pose, ainsi en tant que « perpétuel esclave » car il n’est jamais maître de ses décisions, et absolument assexué. Il n’est donc pas un personnage menaçant car: d’une part, il ne possède pas de véritable libre arbitre qui lui permettrait de remettre en question une injustice ou une décision abusive et donc de se révolter ou de se montrer violent, et d’autre part, il est, dans ce sens, l’antithèse du Black Buck (vu entre autres dans des réalisations comme Birth of A Nation de D. W. Griffith ou La couleur pourpre). ll est l’extrême inverse du Noir à la sexualité débridée, animale, et forcément menaçante, car faisant peser sur la societé de l’époque  le tabou ultime de la miscegenation (mélange des euro-américains et des afro-américains) et détruisant également l’image immaculée de la demoiselle sudiste blanche.

Uncle Tom aux prises avec des squelettes

Références:

Les références présentes dans « Hittin’ the trail » sont assez nombreuses et méritent une analyse détaillée afin de bien saisir toute la portée du présent dessin animé que l’on pourrait, à tort, considérer comme enfantin et sans ambiguïtés. En effet, nous l’avons déjà mentionné plus haut, le cartoon auquel nous avons affaire témoigne de nombreuses idées à l’origine ancienne. Tout d’abord, nous pouvons affirmer que « Hittin’ the Trail » fait montre d’une attitude assez passéiste dans son approche de la caricature. Le stéréotype d’Uncle Tom est en réalité présent dans les shows de « Minstrels » et en particulier ceux de type « Blackface » depuis plus de 50 ans – on situe habituellemet les premiers « Minstrels » à succès aux alentours des années1880 – ce qui pourrait s’avérer obsolète ou veillissant en 1931. Néanmoins, la recette ayant fait ses preuves, le studio Warner ne prendra aucun risque en ces temps de crise économique et de misère grandissante, préfèrant verser dans une certaine facilité en livrant au spectateur un stéréotype maintes fois usité, mais qui participe à une optique plus générale de mythification de l’entité sudiste (le fameux « Dixie Land ») et des carctéristiques lui étant traditionnellement associées dans la culture populaire et l’inconscient collectif. Le Sud étant vu ici comme une entité pittoresque, charmante, et forcément amusante.

Une autre référence, plus explicite celle-là, concerne en fait le thème et le titre du dessin animé, puisqu’il s’inspire ouvertement de l’une des premières réalisations cinématographiques – musicales – présentant un casting noir, et qui porte le nom d’ « Hallelujah  ! » (1929, réalisé par King Vidor). Mais lorsque le film de 1929 innove pour l’époque en proposant un casting 100% Noir – même si les stéréotypes sont légion, il ne s’agit pas de Blackfaces – « Hittin the Trail », lui, se place en descendant direct des « Minstrels », et donc, du « Jazz Singer » d’Allan Crossland (film ou Al Johnson, chanteur de Jazz, est obligé de se noircir le visage pour pouvoir devenir célèbre, 1927) par son aspect volontairement plus caricatural et pour l’occasion, moins « progressiste ».

Extrait du film « Hallelujah »:

Notice Wikipédia sur « Hallelujah » (en anglais):

Hallelujah!_(film)

La musique et les « chorégraphies » du cartoon revoient elles aussi aux sonorités sudistes et aux orchestres traditionnels des musiciens noirs. Cette musique peut se voir gratifiée du terme de « pré-jazz » à l’instar de la dénommination offerte par LeRoy Jones dans son « Blues People ». Car, le Jazz, si il est un phénomène urbain, reste profondément affilié dans ses origines à la terre du Dixie et aux chants de travail , ou « Work Songs », qui ryhtmaient la tâche monotone et les mouvements répétitifs des esclaves. La présence d’un orchestre noir sur le bateau à vapeur au tout début ne surprendra donc point le spectateur avisé.

Un peu d’Histoire:

L’année de sortie du film (1931) coïncide aux Etats-Unis avec l’une des affaires les plus violentes du siècle: l’Affaire des « Neufs de Scottsboro » ou « Scottsboro Boys ».  Neuf jeunes noirs originaires de la ville de Scottsboro dans l’Alabama furent accusés en 1931 du viol de deux femmes blanches. La mobilisation à l’étranger fut excpetionnelle, la France créant à cette occasion des comités de soutien et mettant en place une campagne de mobilisation massive relayée par l’organe travailliste noir du Parti Communiste Français, qui se saisit de l’occasion sans attendre. On peut supposer que la mobilisation nationale puis à l’étranger, dans un second temps, porta ses fruits; les Neufs furent acquités peu de temps après.

Loin de n’être qu’un phénomène isolé à cette époque de Grande Dépression, cette tentative d’éxécution fait ressurgir le spectre du mélange Noir/Blanc tel un épouvantail ancien et endémique. La sexualité de la femme blanche (euro-américaine) étant toujours considérée comme immaculée, elle ne pouvait être dégradée par un quelconque mélange, par une « miscegenation » allant à l’encontre des principes de pureté qui lui sont intimement associée. On peut également se risquer à dire que le contexte d’effondrement économique à probablement joué un rôle dans ces campagnes de pendaisons massives outre-Atlantique; les boucs émissaires étaient alors tout désignés… .

The Scottsboro Boys:

Pour terminer cet article, ce que l’on peut dire, c’est que les temps nouveaux qui se profilaient à l’horizon des Noirs de cette fin des années 1920 annonçaient une période de changements mineurs, mais bel et bien réels. Citons par exemple le mouvement littéraire et culturel initié par l’anthologie du « New Negro » d’Allan Locke (1925) et que les historiens désignent sous le nom d' »Harlem Renaissance ». Durant cette période de fécondité intellectuelle et musicale sans nulle autre pareille, des écrivains noirs talentueux tels Countee Cullen, Langston Hughes ou encore Claude McKay remettent en cause leur nature profonde et se définissent comme des « New Negroes », nés de cette rencontre mutuelle qui, selon Locke, demeure « le fait essentiel » de cette Renaissance de Harlem. Toute cette période de flamboyante activité des harlémien(ne)s ne se retrouvera que bien plus tard dans les cartoons, ce que nous ne manqueront pas d’aborder dans un prochain article…

Thats’ NOT All, Folks !!

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