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Censored Eleven 2/11: « Sunday Go To Meetin’ Time » (1936).

Posted in 1930's, Censored Eleven, Warner Bros with tags , , , , , on 09/02/2012 by Brother Rabbit

Bonjour à tous et à toutes,

le deuxième article de notre série consacrée aux « censored eleven » portera sur un cartoon court de 1935 appelé « Sunday Go To Meetin’ Time ».

Il sera ici question de thèmes beaucoup plus durs et violents que dans le précedent film, « Hittin’ The Trail for Hallelujah Land », puisque des thèmes tels que la religion, le jugement dernier ou la mort sont ici abordés à travers le miroir déformant de la caricature.

Infos:

  • Dirigé par: Friz Freleng
  • Produit par: Leon Schlesinger
  • Histoire: Allen Rose
  • Musique: Norman Spencer
  • Distribué par: Warner Bros. Pictures. The Vitaphone Corporation,
  • Date de sortie: août 1936 (USA),
  • Réalisé en: Technicolor,
  • Durée: 7 mn.

Le cartoon en version complète:

Synopsis: Une petite ville rurale du Sud des Etats-Unis, un dimanche; jour du Seigneur. Un pasteur noir à la voix de basse exhorte en chanson ses fidèles à assister à la messe et au sermon dominicaux. Chaque habitant (Noir) de la bourgade se presse pour y arriver à temps. Un jeune couple fringuant entonne la chanson-titre « Sunday Go To Meetin’ Time » en réalisant une chorégraphie inspirée par les shows des « minstrels » de l’époque (nous aurons l’occasion de revenir sur ce type de spectacles un peu plus en avant). Une mère de famille prend soin de couvrir la tête ses deux enfants  – à l’aide d’un soutien-gorge (!) – avant de se mettre en route pour l’église.

Néanmoins, tous ne font pas montre d’autant de ferveur: un homme du nom de Nicodemus préfère en effet se livrer à des activités profanes – telles que de jouer aux dés ou de voler des poulets – plutôt que d’assister à la messe. Au cours d’un de ces méfaits, Nicodemus se blesse à la tête et sombre dans un délire hallucinatoire dans lequel le Diable en personne lui réclame son dû (l’âme dupauvre Nicodemus). Ce dernier se réveille en sursaut, se rend compte de ses erreurs et se précipite à la messe. Il est alors sauvé.

L’Analyse:

Le fond: Cinq années seulement séparent cette réalisation de la précédente et pourtant, le fossé qui les sépare est important aussi bien dans le fond que dans la forme.

Le tout premier élément qui frappe le spectateur après visionnage est la profondeur du personnage principal (Nicodemus), ainsi que l’aspect plus « mature » qui se dégage de son caractère. Tandis qu’une majorité de héros de cartoons de l’époque suivent encore les trames narratives simplistes et assez rudimentaires imposées par Walt Disney et son « Steamboat Willy », Nicodemus est un véritable anti-héros. Il est menteur, voleur, stupide (la poule qu’il tente de voler se montre plus intelligente que lui) et couard de surcroît. Il n’est donc absolument pas exempts de vices et cela le rend fort intéressant si nous le replaçons dans une perspective comparative: Nicodemus est l’un des premiers personnages au mental et aux préoccupations adultes, contrairement aux multiples déclinaisons plus ou moins proches du modèle « Mickey Mousesque » (dont le héros de « Hittin The Trail » fait partie) qui sont graphiquement, vocalement et mentalement enfantines. Le publice visé par ce second volet des « censored eleven »est donc plus âgé que celui de son prédécesseur;il rira plus facilement de stéréotypes et de « racial jokes » que de situations moins connotées idéologiquement.

La forme: Les procédés techniques employés dans « Sunday Go To Meetin’ Time » sont elles aussi en décalage total avec la précédente réalisation. L’usage de la couleur ajoute pour beaucoup dans cet aspect plus élaboré du film. Un visuel plus fouillé et plus riche accompagnent également cet usage du technicolor; les lieux visités changent de tonalité de couleurs et permettent des nuances d’appréciation. Tandis que les alentours de l’église de la petite bourgade sont verdoyants, paisibles et représentés avec des couleurs chaudes, l’Enfer visité par Nicodemus est froid, oppressant et quasi-monochrome, seulement réhaussé par les teintes rougeoyantes du Diable et de ses petits acolytes démoniques (on peut par ailleurs noter que leur « character design » est extrêmement proche des conventions de représentation traditionnellement admises pour caricaturer les africains-américains dans les films d’animation: de grosses lèvres charnues, de grands yeux ronds, des ventres rebondis ainsi que des mains et pieds longs et plats).

Sur un plan musical, les compositions du film sont de deux types: le type sacré (pour l’illustration sonore de la bourgade) et le type profane (de la musique du diable – du Jazz – pour illustrer l’Enfer). Ce choix n’est absolument pas neutre: les pieux habitants chantent du gospel pour accompagner leur trajet vers l’église, tandis que les diablotins entonnent une chanson rythmée et entêtante aux oreilles du pécheur Nicodemus: « You gotta give the Devil his due » (« Tu dois donner au Diable son dû »).

Le stéréotype: Le Coon ou Zip Coon

Le principal stéréotype que l’on peut retrouver dans ce cartoon est celui du « Coon », parfois appelé « Zip Coon ». Le terme classique « coon » dans son acception la plus générale désigne le raton-laveur (animal présent au Canada et dans certains états du Nord). Ici, le vocable du « Coon » possède un caractère beaucoup plus péjoratif.

Le Coon est en réalité dans le contexte qui nous intéresse une représenation visuelle de l’archétype fondant la prétendue infériorité intellctuelle de l’homme noir. Il est d’ailleurs surprenant de constater que cette caricature ne s’applique nullement à la femme noire; dans la majorité des cas, les stéréotypes et caricatures féminines sont moins nombreuses que leurs homologues masculins (un article sera d’ailleurs intégralement consacré à cette question des caricatures féminines dans l’animation).Le Coon possède une origine très ancienne, bien antérieure à celle des premiers dessins animés, puisqu’il faut remonter aux années 1830 pour en retrouver trace dans les chansons populaires des « minstrels » et des « Black shows ». Souvent associé à son comparse, Jim Crow – par ce terme nous n’évoquons pas l’ensemble des lois ségrégationnistes du Sud des Etats-Unis, mais bel et bien du personnage de Jim Crow, matérialisé par les chansons populaires – le Coon est souvent cupide, stupide, lent d’esprit et agit en dépit du bon sens.

Ce persoonage du Coon prendra toute sa dimension lorsque l’acteur Lincoln Theodore Monroe Andrew Perry incarnera le rôle de « Stepin Fetchit » dans nombre de films produits entre les années 1930 et la fin des années 1960. En effet, c’est Fetchit qui prêtera ses traits au plus célèbre archétype-témoin de la lenteur et de la stupidité du Noir. L’importance des films portant Stepin Fetchit au casting est telle que le Coon autrefois moqué par les spectacles de musique populaire revêt désormais un visage mince au crâne rasé, une voix haut-perché à la diction improbable, et une allure déguingandée; soit tous les attributs propres à Lincoln Perry et son personnage.

Nicodemus est donc une caricature de ce Coon (il possède d’ailleurs les mêmes attributs physiques que Fetchit: crâne rasé, chaussures trop grandes et voix aigrelette). Il est également soumis au mysticisme et craint les esprits et hallucinations, ce qui le place dans le stéréotype maintes fois usité du « Noir grand enfant ».

Références: Al Jolson "The Jazz Singer", 1927.Une fois encore, ce sont les références culturelles qui sont les plus nombreuses dans ce cartoon. Comme nous l’avons mentionné plus haut, le type de gags utilisés dans cette réalisation est extrêmement proche du type de spectacle des « Minstrel shows », et plus spécifiquement des « Blackface ». Les Mintrels sont des spectacles comiques rythmés par des blagues et des chansons sur des thèmes de la vie courante. Quant aux Blackface, il s’agit en réalité de courts sketches durant lesquels des comédiens Blancs (grimés en Noirs) caricaturent les attributs physiques et intellectuels qu’ils prêtent aux populations noires (diction et syntaxe catastrophique, fautes de goût en tous genres et autres « racial jokes » sont au programme de ces spectacles qui tournent en ridicule les afros-américains). Ainsi, comme nous l’avons dit précédemment, le Coon est en réalité une figure récurrente de ce type de spectacle qui a connu son heure de gloire au tourant des années 1890-1920, tout comme le sont d’autres figures du panthéon des archétypes noirs américains telles: « Sambo », « Mammy », « Buck », « Sapphire ou les « Pickanninies »… . Hommes, femmes et enfants sont alors tournés en dérision dans des shows très prisés d’une majorité de la population de l’époque.Toutefois, le « Blackface » a véritablement connu un regain d’intérêt en 1927 avec la sortie du film d’Allan Crossland,  « The Jazz Singer » interprété par Al Jolson; l’histoire d’un homme ne pouvant réussir dans la chanson qu’en se grimant en Noir, tel un « Minstrel » du XIXème siècle. Le traumatisme est aujourd’hui encore palpable parmi la population africaine-américaine puisque les vocables d »Uncle Tom », « Stepin Fetchit » sont, par exemple, employés à l’encontre d’une personne ayant un comportement servile (sous-entendu, à l’égard de l’Homme blanc)… .

La preuve de la vivacité de ce type de clichés dans l’inconscient collectif américain réside peut-être dans la sortie du film « Bamboozled » (2000), du réalisateur africain-américain Spike Lee, qui voit son personnage principal Pierre Delacroix (Damon Wayans) recréer une émission de télévision de type « Blackface », avec pour originalité de grimer des acteurs noirs. Cette décision prend à contre-pied les codes de représentation tradionnels des afros-américains dans la culture populaire, et permet au film d’obtenir un succès d’estime (à défaut d’un succès commercial). Notons également la séquence de fin du film, composé d’un montage des caricatures les plus marquantes du cinéma tradtionnel, et du cinéma d’animation, ce qui prouve bel et bien l’impact de ce type de représentation caricaturale dans l’esprit des africains-américains… .

Ci-contre, Mantan et Sleep’n eat, les deux protagonistes du Blackface « nouvelle version ».

Bande annonce du film « Bamboozled »:

Un peu d’Histoire: L'athlète allemand Lutz Long et Jesse Owens en 1936.Afin de conclure cet article brièvement, nous allons évoquer l’évènement marquant de l’année de sortie du film (1936).

A l’occasion des Jeux Olympiques de Berlin organisés cet été-là par Adolph Hitler désireux d’apporter une preuve concrète de la supériorité du peuple allemand (aryen) au reste du monde, c’est un sprinter noir, Jesse Owens qui remportera la finale de quatre épreuves, sous les huées de la foule présente ce jour-là. Il est le tout premier athlète afro-américain à avoir été médaillé à quatre reprises au sein d’une même olympiade. Mais au-delà de l’exploit purement sportif, il faut voir dans cette éclatante victoire un symbole fort pour toute la communauté noire américaine de l’époque. Dans un contexte culturel de déconsidération des facultés de l’homme noir, l’exploit de Jesse Owens est un souffle d’espoir nouveau en cette année 1936, et qui sera confirmé l’année suivante par la victoire du boxeur Joe Louis, qui deviendra à son tour un véritable héros du sport ayant su traverser les barrières raciales imposées. La course de Nicodemus à la fin du cartoon se montre d’ailleurs tout aussi fulgurante que celle de Jesse Owens; mais plus troublant encore est la date de sortie du cartoon (8 août 1936) qui coïncide avec les victoires successives d’Owens aux J.O de Berlin… .

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