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Coonskin (1975) 1/3.

Posted in 1970's, Underground with tags , , , , , , on 12/06/2012 by Brother Rabbit

Bonjour à toutes et à tous !

A l’occasion de la « sortie surprise » en mars dernier du DVD du très controversé « Coonskin » de Ralph Bakshi, nous allons revenir sur ce film assez atypique de 1975, qui mêle
animation traditionnelle et prises de vues réelles. Le point de vue adopté par le réalisateur étant de dresser une satyre de la représentation des Afro-Américains dans les films Hollywoodiens, nous ne pouvons à proprement parler de stéréotypes. Au contraire, le procédé utilisé vise à se détacher des stéréotypes traditionnels pour mieux les tourner en ridicule. En ce sens, on peut parler de « contre-stéréotypes ». Malgré cette singularité certaine du film, ce dernier demeure encore aujourd’hui un objet de controverses ardentes. Nous allons, au travers de cet article, tâcher de présenter les caractéristiques de cette oeuvre iconoclaste et culte, symbole de l’esprit de contre-culture des années 1970.

Infos:

  • Réalisé par: Ralph Bakshi
  • Produit par: Albert Rudy
  • Histoire: Ralph Bakshi
  • Avec les voix de: Barry White, Philip Michael Thomas, Charles Gordone, Scatman Crothers.
  • Musique: Chico Hamilton
  • Distribué par: Bryanston Distributing Company, Xenon Pictures (DVD Zone 1)
  • Date de sortie:  Août 1975 (cinéma), Mars 2012 (DVD officiel)
  • Durée: 90 mn.

Le trailer (original) du film: 

Synopsis: Brother Rabbit (Philip Thomas), Brother Bear (Barry White) et Preacher Fox (Charles Gordone) sont trois amis d’enfance habitant dans le Sud des Etats-Unis. Tandis que Bear et Fox tentent d’aider Rabbit à s’évader de prison, ils sont pris à partie par un policier blanc. Brother Bear tue ce dernier et prend la fuite avec son compère. De son côté Brother Rabbit attend ses amis en compagnie de son compagnon de cellule (Scatman Crothers) qui lui conte l’histoire de trois personnages aux traits animaliers, et qui ressemblent étrangement aux trois « Brothers »… . Ces trois animaux aux caractères bien distincts cherchent à se faire un nom dans Harlem, et seront prêts à tout pour y arriver, « by any means necessary »… . Mais ils croiseront bien des obstacles sur leur chemin: des policiers violents, racistes et homophobes, le parrain de la mafia new-yorkaise, une Miss America lubrique et survoltée, ou encore un prédicateur noir obèse, réincarnation autoproclamée du « Black Jesus », à forte tendance nationaliste.

L’Analyse:

Le Brother Rabbit originel de 1880

-Le fond: Le film Coonskin, comme nous l’avons déjà dit plus haut, se pose en tant que « contre-stéréotype » de toutes les représentations antérieures des Noirs dans le cinéma. En effet, les personnages sont ici employés dans le but de railler ouvertement les caricatures traditionnellement admises dans l’industrie cinématographique depuis les années 1900 – rappelons que le tout premier long-métrage de l’histoire du cinéma est une adaptation du roman de Hariet Beecher Stowe « Uncle Tom’s Cabin », qui dure 15 minutes (1903) . Le film narre les aventures de Brother Rabbit et de ses deux compagnons, et pointe non seulement du doigt les stéréotypes classiques type « Oncle Tom », mais déconstruit également consciencieusement les excès des phénomènes cinématographiques de la Blaxploitation ou encore du film de gangsters italos-américains, par le biais de l’hyperbole.Les caractéristiques des différents personnages sont poussées à leur paroxysme, le fait de l’utilisation de l’anthropomorphisme animalier y étant pour beaucoup. Ainsi, le réalisateur Ralph Bakshi plonge au coeur des fables et du folklore afro-américain, utilisant les mêmes figures animales du lapin – ou du lièvre – de l’ours et du renard telles qu’on les retrouve dans les « Folk Tales » et autres contes issus d’ Afrique. Il est d’ailleurs intéressant de souligner que seuls les trois compères sont des animaux, à l’inverse des autres personnages qui possèdent, eux, des caractéristiques bien humaines… .

La forme: Si l’on envisage Coonskin sous un angle purement esthétique la réalisation est de bonne facture, en particulier suite à cette dernière copie du film. L’image offre des couleurs chatoyantes et « flashies », contrastant à merveille avec les arrières-plans composés de prises de vues réelles de Harlem et de ses habitants. En effet, le film prend le parti de mêler habilement prises de vues filmées et personnages d’animation. On retrouvera par la suite de fameux exemples de cette technique d’incrustation initiée dès les débuts de l’animation (via  des séries comme « Koko le Clown » et « Bosko, the Talk Ink Kid », entre autres), et popularisée par Walt Disney et « Song of the South » en 1946. Le rendu visuel est de bonne facture pour l’époque (1975), et le procédé technique suffisamment maîtrisé pour que le spectateur se laisse happer par l’histoire. Outre les considérations d’ordre techniques, ce procédé, habilement usité permet d’instaurer une distanciation – voulue – entre les personnages humains du début du film, et leurs avatars animés. Ainsi, la figure du conteur (interprété par Scatman Crothers) fait pénétrer le spectateur dans l’univers de la fable par le biais de l’animation et par cette phrase:

« That reminds me a story […] Brother Rabbit; as smart as you are, he was […] Brother Bear; as big he was, that’s how strong he was […] and Preacher Fox, as wild as you is, he is »

Les trois personnages, à savoir le lièvre, l’ours et le renard sont ainsi les incarnations animées d’une partie du folklore africain-américain traditionnel,  auxquelles Bakshi ajoute l’iconographie héritée de la Blaxploitation et des films de mafia des années 1970.

Les stéréotypes de Coonskin:

En raison du très grand nombre de stéréotypes présents dans le film, nous n’aborderons ici que les trois principaux: le Hustler (Brother Rabbit), le Preacher (Fox), et la Black Brute (Brother Bear).

Brother Rabbit, le Hustler.

Le personnage du Hustler (voyou), est une « invention » idéologique dérivée des années 1940, période durant laquelle la deuxième vague de grande migration des Noirs du Sud vers les grandes villes du Nord se manifeste plus durement que jamais. L’augmentation de la population noire de ces grands centres urbains est telle que l’on dénombre 85% de noirs, hommes, femmes et enfants de plus que dans les années 1930 dans les mêmes villes de Chicago, New-York et Detroit. Cet accroissement de population extrêmement marqué préfigure l’émergence de nouveaux stéréotypes; plus urbains, plus durs et certainement moins complaisants envers l’Amérique, les Mammys et autres Coons issus de la période post-esclavagisme laissent la place aux Pimps, Pushers, et autres Hustlers; le personnage de Brother Rabbit est d’ailleurs l’un de ces derniers. Le fait d’avoir choisi Brother Rabbit et de le transposer dans la figure du Hustler n’est absolument pas anodin de la part de Bakshi: il emprunte l’une des figures mythiques du folklore africain-américain et la dote des attributs visuels du Hustler humain: costumes immaculés, cigarette au bout des lèvres et discours magnétique sont les symboles d’une hybridation parfaite entre contes populaires et influences Blax’ . Grâce à sa ruse et à ses relations, Brother Rabbit, à l’instar de Don Corléone deviendra le parrain de la ville.

Brother Bear, la Black Brute.

Incarné par le chanteur Barry White, Brother Bear est une mise en image anthropomorphique animalière de la Black Brute, dont la variante est appelée « Black Buck » (nous en avions parlé dans le dernier article). Il est l’homme fort du trio, il symbolise la masculinité noire dans sa forme la plus outrée, la plus visible. Il possède une forte carrure qu’il mettra à profit en se lançant dans une carrière de boxeur professionnel. Une fois encore, Bakshi prend le contre-pied du stéréotype du sportif noir; il en détruit les codes de représentation classiques et les refond au sein d’un creuset « underground » pétri de l’esprit révolutionnaire de l’époque.

Fox et la femme de Brother Bear confrontés à la bourgeoisie blanche américaine.

On note par ailleurs toute la véhémence du réalisateur quant à la question de l’intégration du sportif noir au sein de la « bonne » société blanche. Dans l’une des scènes, Brother Bear et sa femme se trouvent en présence d’un couple de bourgeois blancs lors d’une soirée mondaine. Ces derniers sont absolument fascinés par le couple de noirs qu’ils ont en face d’eux; ils les observent avec un mélange de curiosité amusée et de maladresse. Par cette scène, Bakshi met en lumière, à sa façon, les contradictions évidentes entre les dires égalitaristes de certains progressistes américains blancs, et le malaise qu’ils génèrent chez la communauté noire devant cet intérêt plus anthropologique que véritablement philanthropique. On retrouve des traces de ce malaise notamment dans l’ouvrage « Black Like Me » – « Dans la peau d’un Noir »  du journaliste-écrivain américain J.H Griffin, publié en 1962 dans lequel l’auteur se « métamorphose » en homme noir afin d’enquêter sur les conditions de vie des Afros-Américains du Sud. En résumé, et selon Bakshi: quels que soient le degré de richesse et la position sociale de l’Homme noir, il restera avant tout et surtout, un Noir…


Fox, le Preacherman. 

 
Le rôle de Preacher Fox est fort intéressant à étudier car il est plus nuancé et imprévisible que les deux autres. 
Personnage totalement déjanté, Fox est un coup de pied dans la fourmilière iconographique religieuse. Le sermon du début du film, interprété par un grand Charles Gordone, est une marque notable de cette volonté iconoclaste de Bakshi qui consiste à déconstruire, puis à remodeler des éléments culturels africains-américains afin d’en livrer une synthèse percutante, antithèse totale des diktats hollywoodiens. A ce titre, le personnage du Preacher s’inscrit en droite ligne de protagonistes troubles tels Robert Mitchum dans « The Night of The Hunter » (1955), ou, plus proche de nous le « Sweet Jesus, Preacher Man » de 1973 que les fanatiques de la Blaxploitation connaissent bien 😉 En d’autres termes, le conteur résume parfaitement le caractère explosif de Preacher Fox en le qualifiant de « wild » – sauvage – constamment ballotté entre le vice et la vertu, entre « la Bible et le revolver » selon l’expression consacrée. Preacher Fox possède d’ailleurs une sympathie avérée pour les thèses nationalistes du « Black Jesus » rencontré dans une église de Harlem, qui cherchent à collecter l’argent des fidèles afin de le ré-investir dans une révolution visant à « kill any whites ». Un personnage assez atypique et lunatique donc; une sorte de prédicateur/escroc itinérant tel qu’il en existe de nombreux exemples dans la littérature afro-américaine, notamment dans les célèbres romans de Chester Himes (« Retour en Afrique », 1973 ) ou d’Iceberg Slim (« Mamma Black Widow« , 1969).

Suite au prochain épisode consacré aux références culturelles de Coonskin: That’s NOT All, Folks !!

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